CONNAIS-TOI TOI-MÊME

                                   ~ professeur de français ~

J’ai eu l’occasion de rencontrer Laurent qui est un professeur de Français de 35 ans. Il a eu un parcours traditionnel d’études de lettres puis a passé le concours de professeur. Il côtoie les profils atypiques quotidiennement sur son lieu de travail: au collège ! C’est là qu’il a commencé  à s’intéresser à la douance. Comment ? Le jour où il a commencé à se demander  » Pour qui ce système de cours, de notes, de devoirs est-il fait ? » Et voici ce que je lui ai demandé:

Tu m’as dit que pour toi c’est essentiel de traiter chaque élève pour ce qu’il est dans sa singularité. L’école dans ton idéal ça devrait être comment ?

L’école devrait selon moi préparer à la vie. Si l’on se place à l’extérieur de l’individu, ce devrait être le lieu d’une préparation à l’insertion sociale et le début d’une marche dans ce qu’on appelle le « monde professionnel ». L’école devrait être ce laboratoire où l’on apprend les codes qui régissent le monde de l’entreprise et des relations humaines. Mais ces apprentissages ne devraient pas être pensés avec trop de formalisme, comme un état donné auquel chacun doit parvenir – au risque de penser – si tôt ! si vite ! – gâcher sa vie si l’on n’atteint pas notamment le sésame de l’insertion professionnelle. L’école ne devrait jamais être un lieu de découragement.

Au contraire, si l’on se place à l’intérieur de l’individu, l’école devrait être le lieu de la découverte de soi, de ses aptitudes et de ses compétences. Elle devrait être un lieu de l’essai dans tous les domaines :

– domaines scolaires évidemment. Comme il serait plus léger de dire que l’on « s’essaie » aux mathématiques ou à l’anglais plutôt que de se dire qu’il faut y réussir ! Comme s’il était donné à tous de réussir, dans une évidence que personne n’interroge jamais.

– domaine de l’intériorité de l’individu, à savoir fouiller, sonder, chercher ce qui rend heureux, ce qui nous ennuie, ce pour quoi il semble que naturellement nous soyons faits, avec nos mains, nos pieds, notre tête. L’école qui accueillerait l’élève comme un individu en devenir, qui l’aiderait à se trouver en même temps qu’il se cherche – le moment coïncide – cette école permettrait de donner à la société des individus aptes à prendre les meilleures décisions pour eux-mêmes et pour autrui, des individus conscients de leurs ressources et de leurs compétences, aptes donc à s’insérer heureusement dans le monde du travail et des Hommes. On me dira que c’est utopiste. Je remercie le 17ème siècle d’avoir permis les Lumières.

Des jeunes profils atypiques tu en as reconnu beaucoup dans ta carrière. Est-ce que tu peux rappeler quelques anecdotes qui t’ont marqué ?

Ce qui me marque à chaque fois, ce qui me surprend plus justement, car c’est toujours un sentiment de l’ordre de la surprise que de réaliser que j’ai peut-être reconnu un individu à Haut Potentiel, ce qui me surprend donc, c’est la différence. Soudain, je vois une différence qui me saute aux yeux. L’effet de surprise réside souvent dans l’idée que l’évidence ne m’apparaît que bien tard alors qu’elle est juste là, depuis le début de l’année scolaire.

C’est par exemple cette élève de 6ème qui dans le couloir attend que je donne l’ordre d’entrer en classe avec un rubik’s cube à la main. Je lui demande si je peux mélanger son cube afin qu’elle le remette dans l’ordre. Elle accepte et je mêle toutes les cases. Puis je retourne devant la porte et fais entrer les élèves. Quand elle passe devant moi – il n’y avait pas 15 secondes qu’elle avait le cube entre les mains – elle me tend sa réussite en me disant d’un air un peu blasé « voilà ». Elle avait résolu en 15 secondes ce que je n’ai jamais réussi à résoudre en toute une vie. Et lorsque je lui demande comment elle a réussi, elle me répond : « c’est facile, je regarde sur internet des vidéos et j’apprends les algorithmes ».

C’est dans le même ordre d’idées cet autre élève de 6ème qui lors d’un cours sur l’Antiquité et les Dieux gréco-romains répondait à toutes les questions que je posais ou que les autres élèves posaient. Je voyais qu’il réfléchissait très rapidement et surtout, qu’il avait la mémoire d’une quantité de savoirs très impressionnante, savoirs que ni moi ni les autres élèves n’avions.

C’est encore sur le plan de l’émotivité que la différence saute aux yeux. Je me rappelle de ce garçon de 4ème qui parlait très très vite, difficile à « canaliser » en cours tant les interventions pouvaient être jugées hors propos, déplacées ou effrontées, et de qui j’apprends qu’il s’est évanoui lors d’une dissection en SVT. Lorsqu’il arrive dans mon cours, avec du retard, je l’entends s’excuser d’avoir perdu connaissance et je comprends très vite que lui même ne comprend pas ce qui lui ait arrivé. Lui qui joue au garçon fort, « grande gueule », ayant réponse à tout, que rien ne déstabilise, s’est vu soudain touché par la vue du sang. Et d’expliquer du coup à la classe nos « degrés » de sensibilité et d’émotivité, voire d’hyper-émotivité.

Ce peut être aussi des élèves qui comprennent les consignes « à l’envers ». A la consigne : « Coloriez la moitié des voitures en rouge. » dans une série de 20 voitures, l’élève a colorié la moitié de chacune des 20 voitures, ce qui n’est absolument pas illogique !

Ce qui est remarquable à chaque fois, c’est la manifestation d’une différence : est-ce qu’un enfant de son âge ferait ça ? saurait ça ? réagirait comme ça ? J’ai dans la tête comme une norme moyenne, une médiocrité – sans péjoration de ma part – à l’aune de laquelle j’essaie d’évaluer la différence. Et lorsque je réponds facilement « non » à ces trois questions, le potentiel de l’individu me semble évident.

Je me souviens que tu m’avais parlé d’une fille qui t’en « avait voulu » d’avoirs compris. Certaines personnes préfèrent le cacher, en faire un secret, le nier même. Pourquoi réagissent-ils de cette manière ?

Là encore je ne veux pas me placer où je ne suis pas légitime, mais je crois que comme pour toute forme de différences – et qu’elles le veuillent ou non, ces personnes à Haut Potentiel sont différentes – il est difficile de vivre sa différence et avec elle. Les Haut Potentiel se sentent différents, parce qu’ils le sont, mais surtout ils sentent que les autres les voient comme tel. Alors pour mieux vivre – croit-ils – ils essaient de gommer ce qui les marginalise, quitte à ne plus être vraiment soi avec les autres. A l’adolescence, je crois que c’est encore plus complexe. Les élèves avec lesquels je travaille traverse une crise identitaire bien connue aujourd’hui, où tout l’enjeu réside dans le fait de se découvrir et s’assumer. Il peut être délicat de mentionner une différence à cet âge où l’adolescent ne cherche qu’une chose : être comme tout le monde. Je travaille sur un fil : faut-il me taire quand à l’évidence j’ai « reconnu » un individu à Haut Potentiel sachant qu’il me semble que la réussite de son épanouissement personnel réside dans cette connaissance-là, mais sachant aussi qu’il faut alors mettre des mots sur un état qui ne changera pas, dire donc « tu es différent, c’est comme ça, il faut que tu t’acceptes » ? C’est complexe.

J’aime beaucoup l’expression que tu utilises pour parler de la prise de conscience, quand on apprend le diagnostic de sa surdouance. Qu’est-ce que ça veut dire pour toi « se connaître » ?

Se connaître, c’est répondre à « Pourquoi ? »  selon moi. Pourquoi je ressens ça, pourquoi j’aime ça, pourquoi je n’aime pas ça, pourquoi je ne ressens pas ça, pourquoi j’arrive à ça et pas à ça….. pourquoi ? C’est sans doute parmi les expériences de la vie celle la plus complexe et la plus riche parce que nous évoluons, nous changeons de place, nous bougeons sans arrêt. Il n’empêche que je crois que nous possédons des fondements, et que ce sont eux vers lesquels nous devons tendre la connaissance de nous-mêmes, afin de vivre en harmonie avec nous puis les autres, heureusement. C’est accepter de sentir, de ressentir, de toucher ses limites, d’essayer, de s’essayer – au sens où Montaigne le premier l’a employé – être aux aguets de soi et s’éprouver pour prendre pleinement conscience, sans orgueil aucun, des choses pour lesquelles nous sommes doués.  Il me semble que pour un élève à Haut Potentiel, la question n’est pas de se « connaître », car ces élèves là plus et mieux que tous les autres se connaissent, il s’agit davantage de se « re-connaître », c’est-à-dire d’aller re-trouver la part d’eux-mêmes qu’ils ont tendance à vouloir effacer à l’école.

Interviewé par Anaïs Antihéroïne.

 

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